Je me souviens

Aucun des atomes qui composaient l'organisme vivant que j'étais à ma naissance ne fait encore partie de moi. Cependant, malgré le continuel passage de la matière en moi, je perçois une certaine continuité.
Quand je dis "JE" me souviens, quel est donc ce "JE"? Aucun des atomes qui composaient l'organisme vivant que j'étais à ma naissance ne fait encore partie de moi. Les cellules se renouvellent, les cheveux poussent, la matière est en écoulement à travers moi. Il est connu que nos cellules sont remplacées en quelques semaines seulement, nos neurones changent les molécules qui les constituent en un mois environ, le temps de vie des microtupes (les filaments protéïniques qui structurent les neuronnes) ont un temps de vie de 10 minutes environ, les filaments dans les dendrites sont remplacés chaque 40 secondes... Le corps humain est essentiellement un système ouvert sur son environnement et en constant échange avec celui-ci. Mais malgré ce continuel remplacement de ce qui me construit, ce "JE" persiste. Ce "JE" n'est donc pas directement ce qui me compose. Cependant, malgré le continuel passage de la matière en moi, je perçois une certaine continuité qui m'est procurée par ma mémoire et un modèle interne que je me fais de ma propre existence. Mais tout bouge autour de cette mémoire, tout et est en continuel remplacement. Un peu comme si ce JE se déplaçait dans la matière et n'était qu'une propriété de l'organisation temporaire de la matière.

Il est intéressant de mentionner une analogie à ce point-ci du raisonnement. Une vague à la surface de l'eau ressemble à ce JE que je viens de décrire. Qu'est-ce qu'une vague? On peut la voir se former, se déplacer à la surface de l'eau et finir par s'amortir, mais ce qui se déplace doit être perçu différemment de ce qui est déplacé. Dans une vague, les molécules d'eau ne se déplacent pas horizontalement avec la vague mais verticalement, perpendiculairement au sens du déplacement de celle-ci. Si les molécules d'eau se déplaçaient dans la direction de la vague, ce ne serait plus une vague, mais un courant. Une vague est une onde transversale.

Il est aussi des ondes longitudinales, comme le son. C'est une onde de densité de l'air qui se déplace. Les molécules se rapprochent et s'éloignent en va-et-vient dans le sens de propagation de l'onde sonore, mais l'onde a des propriétés différentes de la matière qui compose son substrat. Si l'air se déplaçait linéairement comme le son, ce serait plutôt du vent qui serait observé. Les molécules d'air se déplacent très peu, mais le son se probage très loin. Le son est une densité augmentée qui se propage.

Dans les deux cas (la vague sur l'eau et le son dans l'air) on est en présence d'une déformation, d'une déviation momentanée de la position d'équilibre (certains ajouterons, de l'équilibre thermodynamique Winking et cette déformation se déplace en utilisant un substrat, mais indépendamment de celui-ci en quelque sorte. Cet écart de l'équilibre se propage dans le temps et l'espace, et n'est que temporaire, une certaine atténuation limitant la période de propagation.

Mon JE ressemble à un écart de l'équilibre thermodynamique qui se déplace à travers la matière. Un déséquilibre beaucoup plus complexe certainement, mais l'analogie est troublante. Et les systèmes loin de l'équilibre thermodynamique voient souvent émerger de nouvelles propriétés qu'il est impossible de prévoir à partir du niveau de complexité précédent. Un JE qui est une propriété émergente d'un système complexe éloigné de l'équilibre. Un JE qui est une vague de complexité qui passe à travers la matière pour lui donner temporairement conscience.

Ne serais-je qu'une déformation de l'équilibre thermodynamique? Une onde de complexité qui se déplace dans le substrat que sont la matière, l'espace et le temps?

Je suis tenté par cette allégorie qui me vient à l'esprit.

Il y a cet océan de chaos sur lequel se propagent des ondes. Mais ces ondes ne sont pas toutes du même acabit. Il y a des ondes de complexité et des ondes de matière. En fait, ce ne sont pas des ondes à proprement dire, mais plutôt des solitons de densité de complexité et de matière. Mais un soliton, c'est une sorte d'onde n'est-ce pas? Alors soit, des ondes. Et qu'arrive-t-il quand une onde de complexité rencontre une onde de matière? L'intéraction est court. Mais l'instant tient de la magie - à défaut d'un meilleur mot. Puisque pendant un court lapse de temps, l'entité ainsi formée prend, peu à peu, vie et conscience d'elle même. Elle se regarde alors avec étonnement. Quelquefois appeurée, d'autres fois émerveillée. Elle s'observe réagir, et elle observe aussi les autres avec la même curiosité, car les autres sont un peu comme elle, et les comprendre c'est aussi se comprendre. Et l'entité s'explore, explore sa condition, son environnement, son milieu d'existence. Et plus elle prend conscience des mystères de l'Univers qui l'entoure, plus, plus elle s'émerveille. Car le merveilleux est que se sachant faite de matière inerte, elle ait pu en émerger, même pour un court lapse de temps et, surtout, le savoir. Bientôt ce court lapse de temps qui tire à sa fin devient une angoisse, un peu comme la déstabilisation du filet d'eau quand la source se tarit. Bientôt l'entité devra retourner là d'où elle origine, et cesser d'être. Et elle le sait. Elle ne veut pas, aucune entité ne le veut réellement, mais elle sait que c'est inévitable. Peut-être en viendra-t-elle même à accepter ceci et à simplement atteindre cet état qui est tout simplement reconnaissant d'avoir simplement existé pour connaître. Puis, les ondes du départ se scindent, matière et organisation se séparent. La magie est brisée. L'entropie qui avait fait un pas en arrière le temps de quelques cycles d'organisation reprend son dû et nivelle par le bas. Le chaos reprend son emprise. D'autres vagues se croisent et se rencontrent, et formeront d'autres entitées. Mais celle qui a été ne reviendra jamais, elle a été unique dans cet océan infini de possibilités.

Je me souviens.