La photo numérique... de l'art?

Une conversation avec des étudiants en art, sur la photo numérique, m'a fait réfléchir.
Il y a quelque temps, je discutait de photographie avec des étudiants en art (dont une étudiante, justement en photographie). Ils argumentaient que la photographie numérique, contrairement à l'argentique ou à l'analogique, n'était pas vraiment de l'art, qu'il manque de richesse émotive, de subtilité et d'âme. Le plus grand reproche étant que la photo numérique n'est pas artisanale, trop ordinateur, trop... numérique. La photo numérique était perçue comme une sorte de fast food du moment, et à proscrire par les vrais Artistes. De toute évidence, tout ce qui touche à l'informatique ou à la technologie était uncool. Le plus intéressant fut de voir la réaction quand je divulgai que j'étais moi-même en informatique!

Je dois dire que j'étais loin de me douter qu'une telle façon de penser pouvait être véhiculée dans un milieu aussi foisonnant et dynamique que celui que formait ces étudiants!

Depuis, j'ai eu le temps de repenser à plusieurs reprise à cette discussion. Et une discussion aujourd'hui avec François m'a fourni la fougue qu'il me manquait. Je crois que je vais amener quelques arguments qui vont dans le sens contraire!

Tout d'abord, ce qui fait l'âme d'une photographie est en grande partie le sujet lui-même, et la façon dont il est représenté. Les émotions ressenties viennent en partie de la relation que nous faisons entre le sujet photographié ou les impressions qu'il génère en nous et notre vécu personnel. La réaction peut dont grandement varier d'un observateur à l'autre. Mais ce n'est pas là réellement un argument pro-numérique, juste une note au passage.

Quand est apparu la photographie, les peintres de l'époque percevaient aussi cette invention technologique comme quelque chose de tout en bas. Les formes d'art acceptées acceptent elle-même difficilement l'apparition ou l'émergence d'un autre medium. Un peu comme on a du mal à voir la possibilité d'une expression artistique avec Internet par exemple. Pourtant, c'est quelque chose que certains artistes avant-gardistes explorent depuis plusieurs années (voir Internet Art ou World of Digital Art). Des artistes nouveau-genre vont encore beaucoup loin! Des oeuvres d'art faites avec des manipulations génétiques, ou une symphonie en pleine nature avec un récepteur et un ordinateur dans le sac à dos qui augmente une randonnée en montagne avec des sons et de la musique selon la localisation, et... Il y a encore des artistes qui osent repousser les frontières (voir l'excellent ouvrage de Wilson, Information Arts - Intersections of Arts, Science and Technology). À quand plus de présence artistique en Science? À quand plus de présence scientifique en Art? (Pour ce qu'il est de la présence artistique en technologie, il y a toujours Apple...)

La Science, l'Art et la technologie ont longtemps été non seulement complémentaires, mais ils reposaient l'un sur l'autre.

Depuis le paléolithique jusqu'à la Renaissance, science et art étaient intimement entremêlés. Autant les dessins recouvrant les murs des cavernes de nos ancêtres que les premiers outils en métal faisaient intervenir un souci esthétique aussi bien que d'utilitarisme ou d'exactitude. Stonehenge est un autre exemple de convergence de fonctions scientifiques, mystiques et artistiques. L'art, la technologie et la science marchaient souvent ensemble.

Leonardo da Vinci est bien connu autant pour ses travaux scientifiques et ses inventions que pour ses oeuvres artistiques. En fait, il était courant que les artistes de l'époque aient une formation dans les sciences et dans les technologies aussi bien que dans leur art (voir Art and Science). Personne ne pouvait être un artiste ou un scientifique sans posséder et maîtriser des connaissances dans l'autre domaine. Il est intéressant de noter ici que, selon certains linguistes, le terme technologie, provient du grec technologia ( τεχνολογία ), c'est à dire techne ( τέχνη ) "art" et logia ( λογία ) "dire"... (Thanks Eugene for the hints! Winking )

Puis, déjà au début du dix-neuvième siècle, l'art et la science prenaient chacun leur chemin, avec quelques exceptions notables comme Escher et Magritte. Le vingtième siècle vit un fossé profond se creuser entre l'art et la science-technologie au point tel que ces deux disciplines furent même présentées en opposition.

Jusqu'à aujourd'hui, ou, encore, la nouvelle technologie numérique est "boudée" par certains "vrais" Artistes... (pas tous, heureusement! Happy )

Un autre reproche qui est fait au numérique est que les photos peuvent être retravaillées, altérées, retouchées. Alors que l'argentique est plus pure... Balivernes! Je me souviens parfaitement comment on faisait pour obscurcir les ciels et accentuer les zones plus sombres avec un carton qu'on faisait bouger sous la lumière de l'agrandisseur (un HDR manuel! - Je vais revenir sur cette technique et sur mes photos HDR...). Ou combien on pouvait accentuer les couleurs et les saturer en variant le temps de développement... En fait, avant, les gens photoshoppaient leurs photos avec l'agrandisseur et les produits chimiques. Et combien d'artistes de l'image font aujourd'hui développer leur oeuvres pures chez Wal-Mart... par une machine.

En numérique, je peux contrôler TOUT le processus, de la prise de photo, le traitement complet de l'image, et l'impression finale. Je peux contrôler mon résultat final pixel par pixel si je le désires. Je peux interpréter mon image comme bon me semble, laissant totalement libre court à ma créativité. Je cadre comme je veux, je peux ajouter des éléments, du texte, déformer mon image, enlever des artefacts, etc. Je suis complètement libre et les possibilités sont pratiquement illimitées.

En fait, la photo numérique peut être infiniment plus manuelle et artisanale que l'argentique ou l'analogique.

Bref, je considère la photo numérique comme une dramatique démocratisation de l'art photographique.

Peut-être est-ce justement là que le bat blesse réellement...