Un léger déséquilibre.

Nous sommes programmés avec une erreur qui fait que la démarche, beaucoup plus que la destination, est importante pour l'accession au bonheur. C'est la force motrice de l'humanité.
Marcher est un déséquilibre contrôlé. Marcher est l'action qui permet d'avancer - peu importe la direction - et consiste à imposer un léger déséquilibre dans la direction voulue et à agencer ce débalancement (je sais ce n'est pas un mot...) avec un mouvement plus ou moins mécanique mais coordonné des membres porteurs.

Or il semble qu'un débalancement semblable mais à un niveau plus fondamental fasse partie du tissus profond de laquelle la race humaine se définie. Un espèce de défaut de fabrication qui fait que nous ne soyons pas tout à fait heureux et qui nous fait aspirer à mieux. Ce déséquilibre mental nous incite alors à tenter d'améliorer notre condition et par tous les moyens possibles. Bien sûr, ce gène du déséquilibre est plus ou moins observable selon l'individu, mais il semble qu'il soit relativement prédominent et universel. Je parle de gène ici, je n'ai aucune idée si un tel gène existe, je veux seulement signifier quelque chose qui fait partie intégrale de ce que nous sommes, de nos origines et de notre fondement.

Si un déséquilibre n'est pas accompagné d'une démarche, il mène inexorablement à une chute. Nous avons alors tendance, naturellement, voulant inconsciemment éviter la chute, à entreprendre une démarche. Les démarches en ce sens sont multiples: certaines sont curatives (science, introspection, création), d'autres fuyante (drogues, travail), et enfin d'autres sont plus illusoires (religions, déni). Mais ce sont tous des démarches conséquentes à ce déséquilibre humain.

Il arrive aussi quelquefois que nous retrouvions un certain équilibre, ou qu'un individu ait toujours été équilibré (qui ne se pose pas de ces questions). Le temps alors passe sans vraiment que nous le voyions. Puis, un événement important, nous rapprochant de l'absolu, survient et nous donne un coup tel que notre équilibre est rompu et nous sommes alors replongé dans une démarche. Il est plusieurs ce des événements au cours d'une vie pour nous remettre en marche; mort d'une personne chère, handicap, perte, accident, maladie. Mais toujours, chaque être humain, un jour ou l'autre, vivra une remise en marche, aussi appelée remise en question. Ces périodes sont plutôt désagréables, douloureuses et même atrocement soufrantes. Elles sont teintées de souffrances non physique et qui stimulent quand même ce réflexe que nous avons encore tous de nous éloigner de la souffrance - et dans ce cas-ci, l'éloignement devient impératif et nous cherchons un autre palier de stabilité.

Les créateurs, les scientifiques et les artistes sont les personnes les plus sensibles à cette situation. Ceux-ci réussissent à harnacher, canaliser et à transformer la recherche du palier suivant en une riche source d'inspiration à travers leur émotions, leur intelligence et leur talents.

Un peu comme un anti-douleur, si la science vous offrait un jour une pilule (elle le fera probablement), aux effets irréversible, vous permettant d'être définitivement heureux, une pilule bleue disons pour faire référence à la Matrice, la prendriez-vous? Habituellement, quand nous sommes en dehors des souffrances du déséquilibre, notre tendance est de répondre non. Mais quand on éprouve cette souffrance, on ne veut qu'en sortir et on la prendrait cette pilule bleue. La condition humaine est une espèce d'état bi-modal instable: quand on se questionne, on veut des réponses et quand on ne se questionne pas, on veut des questions. Nous sommes condamnés à progresser.

J'ai connu des artistes à qui j'ai posé cette question de la pilule bleue, et leur réponse était unanime - Non! Notre condition humaine fait de nous des chercheurs, des créateurs, des poètes. Pour beaucoup, le bonheur est plus une démarche qu'une destination. Un peu comme cette carotte accrochée au bâton qui est lui-même attaché à l'âne. Notre inconfortable condition humaine nous permet non seulement de nous dépasser, mais aussi, elle est la force motrice par lequel l'humanité progresse et, peut-être même, elle est ce par quoi l'univers se connaît lui-même et devient plus. Dans le fond, peut-être n'est que la façon qu'a la nature pour transcender et continuer l'évolution au-delà de la sélection naturelle...

Ce déséquilibre qui nous a un jour fait sortir de la savane, nous conduira un autre jour jusqu'aux étoiles, et encore plus loin.

Les Tibétains ons une prière qui demande d'apporter des souffrances afin qu'ils puissent progresser. Je ne suis définitivement pas le premier à tenir ces propos. Heureusement.