Superstitions

Nous créons de l'intention dans le hasard de la réalité.
Connaissez-vous la boîte de Skinner? C'est un dispositif de laboratoire simplifiant l'étude des mécanismes de conditionnement, grâce à l'automatisation de la présentation des stimuli (visuels, auditifs, ou autre --- par exemple choc électrique), et des renforcements (nourriture, eau, notamment). Bon, c'est une définition un peu complexe. L'idée est d'enfermer un pigeon dans une boîte qui contient quelques actuateurs (boutons, cordes, leviers) et quelques émetteurs (lumière, haut-parleur, choc électrique) et qui peut récompenser le pigeon en lui donnant de l'eau ou de la nourriture.

Ainsi l'expérimentateur (le type qui étudie le pigeon) peut faire en sorte que de la nourriture soit délivrée lorsque l'animal a appuyé un nombre de fois déterminé sur un levier, ou tiré sur une corde, mais uniquement lorsqu'un son aigu a été précédé d'une lumière verte par exemple. On peut associer n'importe quelle combinaison de stimuli et de réaction du pigeon avec la livraison de nourriture ou d'eau.

La suite d'expériences dont je veux vous faire part est la suivante: il avait été établit que la nourriture serait donnée au pigeon sur une base totalement aléatoire. Les stimuli ou les actions du pigeons n'influencent nullement la livraison de nourriture à ce dernier.

Ce qui a été observé est fascinant.

Le pigeon a réussi à associer certains de ses gestes et de ses observations à la livraison de nourriture. Il a, avec le temps, développé une croyance que de bouger la tête trois fois à droite, puis trois fois à gauche, avancer d'un pas et reculer d'un pas, allait lui obtenir de la nourriture. Avec le temps, voyant que ses efforts n'étaient pas toujours fructueux, il a même altéré son comportement, accentuant ses gestes (au lieu de bouger la tête, c'est tout son corps qui se déplaçait), afin de - croit-il - obtenir de la nourriture. Il a associé des comportements à l'obtention de l'objet de son désir. Or, le Robert défini une superstition comme une croyance que certains actes, certains signes entraînent, d'une manière occulte et automatique, des conséquences bonnes ou mauvaises. Le pigeon a donc développé un système de superstitions.

Le phénomène a été remarqué avec d'autres pigeons, des rats, etc.

Le phénomène a aussi été remarqué avec une forme de vie beaucoup plus intelligente...

Pourquoi nous créons-nous de telles illusions? Pourquoi croyons-nous que faire ceci ou cela nous apporte de la chance, ou des bienfaits, ou du malheur?

L'évolution y est pour quelque chose. Imaginez une troupe de proto-humains ou d'humains dans la savane africaine occupés à faire ce que des protos-humains ou des humains font dans une savane. Imaginez ensuite un lion affamé qui voit cette troupe d'humains très occupés à je ne sais quoi. En tout temps, ces humains sont devant 4 possibilités:

1. détecter un lion affamé alors qu'il y a effectivement un lion affamé

2. ne pas détecter un lion affamé alors qu'il y a effectivement un lion affamé

3. détecter un lion affamé alors qu'il y a pas de lion affamé

4. ne pas détecter un lion affamé alors qu'il n'y a pas de lion affamé


On s'entend que le cas 1 va sauver la vie de l'humain en question. Le cas 2 est mortel et l'humain ne survivra pas pour propager ses gènes. Les cas 3 et 4 sont sans effet. Somme toute, on réalise que l'approche paranoïaque - celle qui consiste à détecter quelque chose alors qu'il y a quelque chose ou non (les cas 1 et 3) est plus porteur de survie que l'approche sceptique du cas 2 (le cas 4 est sans effet). Évolutivement, les humains prédisposés à voir des tas de patterns (réels ou non) sont statistiquement plus favorisés à survivre que les humains voyant moins de patterns. La sélection naturelle favorise la détection de patterns (même s'ils sont faux) que leur non-détection.

Et le cerveau est exactement ceci: un appareil à détecter des patterns. La tendance à détecter des patterns (dans le temps, les événements, les couleurs, le mouvement, les sons, etc.) est la raison pour laquelle nous avons évolué notre cerveau. Détecter des patterns, réels ou non, est le principal attribut de notre cerveau.

Et détecter des patterns, là où il n'y en a pas, est plus favorisé par l'évolution que son contraire.

Je me répète, la superstition se définie par une croyance que certains actes, certains signes entraînent, d'une manière occulte et automatique, des conséquences bonnes ou mauvaises. Une superstition est la détection d'un pattern alors qu'il n'y en a pas. Un faux positif.

De plus, nous avons tendance à ne retenir que ce qui fonctionne. C'est plus efficace. Par exemple, pour faire un feu, il y a une infinité de processus possibles et de combinaisons de matières naturelles qui ne feront pas un feu, et une quantité finie et limitée de processus et de matières qui vont faire un feu avec succès. Il est beaucoup plus simple de retenir les quelques méthodes qui fonctionnent que toutes celles qui ne fonctionnent pas. Cet effet de sélection génère un effet secondaire intéressant: on retient beaucoup plus les combinaisons qui marchent, ou qui semblent marcher que celles qui ne marchent pas. On oublie plus facilement les résultats négatifs. Ainsi, si un "voyant" me dit des choses sur moi et seulement 50% de ce qui est dit est faux, je retiendrai plus facilement le 50% qui est vrai et oublierai les faussetés qui auront été dites. Ce qui me portera à croire que les prédictions du "voyant" sont presque toujours vraies.

Nous sommes enclins à la superstition. La sélection naturelle nous a ainsi modelés. Ici je ne doute pas de la sincérité et de la pureté de coeur des individus. Loin de là. Vraiment. Mais je me questionne à quel point nous ne sommes pas, candidement, comme ces pigeons dans la boîte de Skinner. La condition humaine dans laquelle nous évoluons avec nos passions, nos douleurs et nos désirs, nous est cette boîte de Skinner, et nous essayons de toute nos forces, de toute notre intelligence, de toute nos émotions, d'y trouver un sens et d'activer des leviers afin d'éviter de souffrir et de connaître un bonheur. Notre cerveau aidant, nous parvenons à voir un sens et des méthodes. Et nous finissons par y croire. Et croire en quelque chose ne fait pas la réalité de cette chose - peu importe le secret auquel nous croyons avoir accès.

Nous créons de l'intention dans le hasard de la réalité.

Mais nous sommes plus intelligents que des pigeons. N'est-ce pas?