Les étoiles...

Il faisait très froid ce soir là. Une nuit de Janvier, dans Charlevoix. Dans le silence de la nuit, je regardais Saturne et pensais...
Il faisait très froid ce soir là. Une nuit de Janvier, dans Charlevoix.

Je ne savais pas que les minutes qui allaient suivre allaient sceller mon destin pour plusieurs années, une vie entière peut-être.

Le ciel était noir, sans lune. Les étoiles y scintillaient comme souvent, mais nous ne remarquons presque plus jamais que les étoiles scintillent. En fait, nous les regardons si rarement les étoiles...

La neige crissait sous mes pas. Je portais, haletant, un lourd instrument dans mes bras. Bien trop lourd pour des bras de 13 ans à peine. Mais quelque chose m'en donnait la force. Non, pas la force, la passion.

Ce qui m'attirait par dessus tout ce soir là n'était pas les étoiles, mais un point lumineux en particulier. Je repérai la majestueuse Orion, les Gémeaux avec les inséparables Castor et Pollux, et, voilà! elle est là, dans le Lion, Saturne! Je n'avais pas pris le temps de traîner avec moi la lourde monture équatoriale en fonte pour aligner et soutenir le télescope - il faisait bien trop froid! Je m'assied alors dans la neige, tenant le tube de la façon la plus stable possible, à angle, et pointai tant bien que mal l'instrument dans la bonne direction, enfin approximativement! Je portail l'oeil à l'oculaire, fit le focus avec quelque étoiles, et commençai à chercher Saturne en faisant de lents cercles, de plus en plus grands. Un objet brillant passa rapidement dans le champs visuel, je revint en arrière, et elle était là! Je pouvais voir les anneaux, les merveilleux anneaux! La planète couvrait une minuscule partie du champs visible, mais l'image était d'une clarté et d'une stabilité libre de turbulence qui n'était perturbée que par mon tremblement de froid mélangé à l'excitation.

Je regardai Saturne, le souffle coupé. Dans le silence de la nuit, je regardais et pensais. Je pensais que cette lumière que je voyais, était partie de là-bas il y avait déjà plusieurs heures. Et cette lumière n'était que réfléchie car elle avait été créée au centre du Soleil dans une explosion nucléaire continuelle, de l'autre côté de l'hémisphère, au loin. Je m'imaginais tout le vide et le silence me séparant de Saturne. Je m'imaginais les anneaux de saturne faits de milliards de particules de glaces et de roches, et qui, ce soir-là, m'inspiraient et étaient en train de changer à jamais le cours d'un esprit. J'avais froid, si froid, mais il y avait tout ce silence assourdissant, et les anneaux de Saturne pour m'enivrer...

Qui n'a pas, en levant les yeux vers un ciel étoilé, quelque part loin des lumières de la ville, été submergé par ces questions qui font de nous de véritables êtres humains? Ces questions qui nous connectent directement avec un même regard qui s'élevait il y a de ça un million d'années de la savane Africaine ou plus récemment d'Abu Simbel, ou de Angkor Wat, ou de Stonehenge, ou de Chichen Itza, ou du cercle de Goseck, ou de Machu Picchu... Depuis le premier hominidé qui a tendu la main pour tenter de saisir la lune avec ses doigts, puis, devant son échec, a ramené son attention à ses peurs pressantes, nous avons toujours été attirés vers les étoiles. Ce qui justifie nos programmes spatiaux n'est pas de foutus retombées comme les fours à micro-ondes ou du vulgaire velcro, mais la profonde poésie et le réveil d'un appel inné qui anime l'humanité en ses fondements. Si quelqu'un vous demande pourquoi aller sur la Lune ou sur Mars, ou pourquoi envoyer une sonde vers Jupiter ou Saturne, ne répondez pas en terme de four ou de velcro, mais en termes de poésie et d'expansion de l'esprit vers l'infinie illimité de l'Univers. Je me fou royalement du velcro. Qu'on m'ouvre l'esprit!

Les lampadaires de nos rues qui nous procurent une illusion de sécurité nous ont dénaturé de qui nous sommes vraiment en nous masquant les étoiles. Sous prétexte illusoire d'éloigner nos peurs des autres, elles nous ont éloigné de cette humanité qui ne peut se définir qu'à travers un regard qui s'élève vers les étoiles et un esprit qui se questionne sur son rôle devant la grandeur de l'Univers. Allez en campagne un soir d'été sans lune et sans nuages, levez les yeux vers le ciel, regardez la Voie Lactée et laissez-vous enivrer. Nous sommes des éphémères invités de passage dans la Cathédrale cosmique que nous est cette petite planète bleue, et nous osons la saccager par arrogance ou par ignorance. Le vrai sens du sacré n'est point en des sculptures ou en des images, mais en une étoile qui scintille, un papillon qui fait sécher ses ailes ou le chant d'un pinson à gorge blanche qui annonce le crépuscule et les premières étoiles de la nuit.

Quelquefois, je me demande si je suis toujours dans ma réflexion de treize ans, l'oeil rivé à l'oculaire de mon télescope, par un soir frigorifiant de Janvier.

J'aimerais tellement que certaines choses ne soient que le fruit de mon imagination.