Un chemin qui a du coeur

Jack Kornfield - "Périls et promesses de la vie spirituelle"


Il faut parfois un choc pour nous réveiller, pour nous mettre réellement en chemin. Il y a plusieurs années, je reçus un appel d’une femme qui me demandait d’aller rendre visite à son frère à l’hôpital de San Francisco. Celui-ci, quoiqu’âgé seulement d’une trentaine d’années, était déjà riche. Il possédait une entreprise de bâtiment, un voilier, un ranch, un hôtel particulier, le grand jeu. Un jour, il perdit conscience au volant de sa BMW. Les analyses révélèrent une tumeur au cerveau, un mélanome — un type de cancer qui évolue très rapidement. Le docteur lui déclara:


« Nous voulons vous opérer, mais je dois vous prévenir que la tumeur est située dans le centre du langage et de la compréhension. Si nous l’enlevons, vous risquez de perdre toutes vos facultés de lire, d’écrire, de parler, de comprendre un langage. Si nous n’opérons pas, il vous reste probablement six semaines à vivre. Je vous demande de réfléchir. Nous voulons vous opérer demain matin: faites-nous connaître votre décision d’ici là. »


Je lui rendis visite ce soir-là. Il était devenu très silencieux et très pensif comme vous pouvez l’imaginer, il se trouvait dans un état de conscience extraordinaire. Un tel réveil est parfois dû à notre pratique spirituelle, mais, dans son cas, c’est cette circonstance exceptionnelle qui en fut la cause. Pendant notre conversation, l’homme ne parla pas de son ranch, de son voilier ni de son argent. Là où il se rendait, les chéquiers et les BMW n’ont pas cours. Quand vient le temps des grands changements, la seule monnaie qui ait cours est celle du coeur — l’aptitude et les certitudes du coeur qui ont grandi en nous.


Vingt ans plus tôt, à la fin des années soixante, cet homme s’était essayé à la méditation zen, il avait lu quelques pages d’Alan Watts. Confronté à cette nouvelle situation, ce qui l’inspira, ce dont il voulut parler, ce fut sa vie spirituelle et sa compréhension de la naissance et de la mort. Après une conversation profondément sincère, il cessa de parler et réfléchit un moment en silence. Puis il se tourna vers moi : « Je n’ai plus envie de parler. Peut-être en ai-je trop dit. Ce soir, cela me semble si précieux de boire simplement un peu d’eau du robinet ou de regarder les pigeons perchés sur le rebord de ma fenêtre s’envoler dans les airs. Ils me semblent si beaux! C’est magique de voir un oiseau traverser l’air. Je n’en ai pas fini avec cette vie — peut-être la vivrai-je plus silencieusement. » Il accepta donc l’opération. Après quatorze heures de chirurgie aux mains d’un très bon chirurgien, sa soeur lui rendit visite dans la salle de réveil. Il leva les yeux vers elle et lui dit : « Bonjour. » Ils avaient réussi à enlever la tumeur sans lui ôter la faculté de parler.


Quand il quitta l’hôpital et que son cancer fut guéri, sa vie changea du tout au tout. Il continua d’assumer ses responsabilités dans sa profession, mais il avait cessé d’être un bourreau de travail. Il consacra davantage de temps à sa famille et devint conseiller auprès de personnes chez qui on avait diagnostiqué un cancer ou une maladie grave. Il profita davantage de la nature et prit le temps de manifester son amour à son entourage.


Si je l’avais rencontré avant ce soir-là, je l’aurais peut-être considéré comme un raté de la spiritualité, car, s’étant engagé dans une pratique spirituelle, il y avait ensuite totalement renoncé pour devenir un homme d’affaires. Il semblait avoir tout oublié des valeurs spirituelles entrevues. Mais finalement, dans cet intervalle entre sa vie et sa mort, il prit le temps de réfléchir ; le peu de pratique spirituelle qu’il avait effectuée devint alors très important à ses yeux. On ne peut jamais savoir ce qu’apprennent les autres, ni juger rapidement ou aisément de la pratique spirituelle d’un individu. Tout ce qu’on peut faire est de regarder dans son propre coeur et de se demander ce qui est important dans sa propre manière de vivre. Qu’est-ce qui pourrait me conduire à une plus grande ouverture, à une plus grande honnêteté, à la capacité d’aimer plus profondément?


Un chemin qui a du coeur englobera aussi nos talents et notre créativité spécifiques. Notre coeur s’exprimera peut-être concrètement par l’écriture, l’érection de bâtiments, le développement de liens d’entraide entre les gens — ou encore par l’enseignement, le jardinage, la cuisine ou la musique. Quel que soit notre choix, ce que nous créons dans notre vie doit émaner du coeur. Notre amour est la source de toute énergie visant à créer et à relier. Si nous agissons sans être en contact avec notre coeur, même les plus grandes choses de notre vie peuvent se dessécher, perdre leur sens ou devenir stériles.